théâtre politique
Bernadette et Jacques Chicac Acte 1 Scène 2 quand Bernadette dans le canapé compte sur ses doigts


Scène 2

Bernadette s’affaisse dans le canapé.

Bernadette, murmure : - Il me trompe, il m’a toujours trompé, il me trompera toujours, et en plus, il ne sera jamais président de la République. Je ne serai jamais madame la première dame de France (elle se prend la tête dans les mains puis se redresse). Quel échec ! Je n’aurais quand même pas pu épouser un socialiste. Quelle horreur, moi, maquillée en socialiste ! Non, je n’aurais jamais tenu... Edouard, Edouard, Edouard... Oui, bien sûr... Mais qui aurait pu croire. Edouard, croire. Y croire avec Edouard. Quel beau slogan je lui aurais écrit. Jacques... Jacques tête à claques. Prendre une claque avec Jacques. (silence) J’aurais dû m’en douter ! Que peut-on espérer quand on s’appelle Jacques ? Tous les Jacques sont des (elle cherche une rime... ) C’est plus facile de rimer « si elle veut me suivre sur les routes »... Pauvre enfant !... Avec son père en déroute... (elle sourit) Mais c’est un alexandrin ! (elle compte sur ses doigts... elle compte deux fois jusqu’à dix et s’exclame, ravie :) Un double alexandrin ! Une alexandrine !

Elle prend un journal, l’ouvre, feuillette. Se prend la tête dans les mains.

Bernadette : - 62% d’opinions favorables ! Le scélérat ! L’usurpateur ! Le menteur ! Le traître ! Le copier ! Le voleur ! L’hypnotiseur !

Elle se cache le visage avec le journal.

Bernadette, murmure : - Il me trompe. Il me trompe. Mais bon, plutôt ça que le suicide ! Il ne s’en remettra jamais mon Jacques. « Bonsoir, monsieur le maire », je le hais, cet Edouard. Edouard cafard. Et si on imprimait des autocollants Edouard Cafard. Tous les enfants répéteraient Edouard cafard, il chute dans les sondages... Mais non, ça ne servirait à rien, le pays ne croit plus en Jacques... Jacques ne croit plus en lui... Je ne crois plus en Jacques... Jacques ne m’a jamais écouté... Tout le monde nous a lâchés, même ce scélérat de petit Nicolas... Même Charles... Non, je n’irai pas aux oeuvres... Bernadette est fatiguée... (Bernadette se redresse et crie) Georges !

Entre Bernard



Bernard : - Madame m’a demandé.
Bernadette : - Dom Pérignon.
Bernard : - Bien madame.

Bernard va vers la pelouse et ramasse la bouteille.

Bernadette : - Non Georges, servez. Servez-moi une bouteille de Dom Pérignon.
Bernard : - Oh madame !... Excusez-moi, madame... C’est sorti tout seul.
Bernadette : - Je sais Georges, vous prenez à mon égard de grandes libertés, libéralités (sic) même.
Bernard : - Madame.
Bernadette : - Veuillez me servir avant que j’achève mes récriminations. Sur votre exclamation, je n’y reviendrai plus, la considérant comme une référence à ma légendaire sobriété.
Bernard : - C’est exactement ça, madame.
Bernadette : - Madame attend.

Bernard sort et revient presque immédiatement avec une bouteille et une coupe sur un plateau. En silence, il ouvre la bouteille, verse une coupe et sert.

Bernadette, avant de boire : - J’ai d’ailleurs évoqué ce matin avec monsieur le maire la boîte que chaque matin vous lui remettez.

Bernard gêné. Bernadette boit une gorgée (ne peut retenir une grimace).

Bernadette : - Il faudrait couper cela avec un peu d’eau... Ou de la crème de cassis comme faisait mère (elle se signe).
Bernadette, à Bernard : - Vous ne niez pas, j’espère.
Bernard : - Je suis au service de monsieur le maire et de son épouse.
Bernadette : - Mais sachez, Georges, que monsieur le maire n’hésiterait pas si je lui demandais de choisir entre moi et vous.
Bernard : - Oh madame ! Je vous jure, monsieur le maire est pour moi comme le grand frère que j’aurais tant voulu avoir !
Bernadette : - Ne faites pas votre Antoine !
Bernard : - Je vous jure madame, il ne s’est jamais rien passé entre monsieur le maire et moi, je suis 100% hétérosexuel et je n’ai aucun doute sur monsieur le maire de même.
Bernadette : - Quels termes de barbare osez-vous prononcer devant moi. Mais vous avez bu, Georges !
Bernard : - Oh non madame, jamais durant le service madame (comme malgré lui, Bernard jette un oeil sur la pelouse).
Bernadette, sourit : - Je crois, Georges... Malgré votre caractère, disons par euphonisme (sic) détestable, nous pouvons nous entendre.
Bernard : - Madame.
Bernadette : - Au moins sur un point.
Bernard : - Je suis au service de madame.
Bernadette : - Depuis que monsieur le maire s’obstine à utiliser le reste du Dom Pérignon comme engrais, je sais qu’il vous prive ainsi de ce noble breuvage.
Bernard : - Oh madame.
Bernadette : - Ne niez pas. Si vous commencez à me contredire, nous ne nous entendrons jamais.

Bernard acquiesce de la tête.

Bernadette : - Donc, vous avez une raison de maudire ce gazon... Et vous n’êtes pas sans ignorer le motif de ma profonde absence de sympathie pour ces brindilles.

Bernard fait mine de ne pas comprendre.
Bernadette boit une nouvelle gorgée. Elle toussote.
Bernadette : - Quinze jours qu’il a tourné autour de cette... cette secrétaire, avant ce voyage d’affaires au Moyen-Orient. Ah il est revenu guilleret ! Vous voyez, j’ai mes informateurs. (plus haut :) Je sais tout.

Bernard pousse un « oh » très caricatural et de manière très caricaturale se cache les yeux.

Bernadette : - Vous auriez pu faire acteur !
Bernard, sourit : - Trois ans de conservatoire. Mais je n’avais pas le physique. J’ai bien joué quelques petits rôles. Mais toujours on me disait, vous n’avez pas le physique. J’y ai pourtant cru, quand j’ai joué avec Louis De Funès. Malheureusement la scène a été coupée au montage. Aujourd’hui je serais Delon, Belmondo, ou même Depardieu.
Bernadette : - Bref. Je vous fais remarquer que vous n’êtes pas chez le coiffeur !
Bernard, la fixe : - Madame, je vous avoue ne pas comprendre.
Bernadette : - Vous être vraiment fermé à la poésie... Bref... Conservez pour votre coiffeur la nostalgie de vos tentatives artistiques.
Bernard : - C’est ma femme qui me coupe les cheveux. Avec les enfants qui grandissent, nous n’avons pas beaucoup d’argent, alors nous économisons...
Bernadette : - Je veux bien être patiente mais nous ne nous en sortirons jamais si vous continuez à vous répandre en incohérences. Bref, nous avons chacun notre raison de maudire ce gazon. Donc, croyez bien que je ne verrais aucun inconvénient à une subite maladie fatale de ce gazon.
Bernard, comprend soudain : - Du Roundup ?
Bernadette : - Je vous rappelle que suis une femme, j’ignore donc les termes techniques du jardinage. Mais vous m’avez compris.
Bernard : - Monsieur le maire va avoir du chagrin.
Bernadette : - Ne vous inquiétez pas, ce genre de chagrin ne dure jamais bien longtemps. Elle reviendra d’Espagne qu’il ne se souviendra même plus de son prénom. Vous voyez, je connais même son emploi du temps, à cette raison, cette Christine. Je sais même son nom, son âge, la fortune de son père, tout quoi ! Qu’elle ne se fasse aucune illusion : elle ne fera pas exposition... (qui s’aperçoit, face au regard de Bernard, de son erreur) Ni exception.
Bernard : - Mais si monsieur le maire a des soupçons.
Bernadette : - Ne vous inquiétez pas, je saurai le culpabiliser sur l’utilisation du Dom Pérignon.
Bernard : - Mais le Roundup coûte cher.
Bernadette : - Georges, n’exagérez pas, je ne surveille pas vos dépenses, il doit bien vous rester quelques billets. Puisque vous me rendez uniquement des pièces jaunes.
Bernard : - Oh madame.
Bernadette : - Disons que le « Roundup » va clôturer, clore ce chapitre de la monnaie.
Bernard : - Mais demain est jour de réception. Et pour acheter du Roundup, il me faut me rendre dans une jardinerie où personne ne me connaît. Et si vous me remettiez immédiatement la somme, je pourrais y passer dans la matinée... Et j’aurais moins d’état d’âme à faire ainsi de la peine à monsieur.
Bernadette : - Soit ! Pour que disparaisse ce gazon, je donnerais bien...

Elle sort de sa poche une liasse de billets.

Bernadette : - Il faut combien.
Bernard : - Euh... Tous frais compris...
Bernadette : - Comment ?... Tous frais compris ?!
Bernard : - Il faudra sûrement acheter un diluant car je suppose que vous souhaitez une action rapide, sinon le produit met des mois avant d’agir, et aussi des gants spéciaux, car ce produit est dangereux, des gants ignignufugés (il cherche d’autres frais)... Des lunettes de protection, un réservoir pour jeter le produit inutilisé, une pipette pour le transvaser, un désodorisant, car toute odeur pourrait inciter monsieur le maire à réclamer une... Une autopsie, une clé de 17 pour régler la pression, une meuleuse...
Bernadette : - Les détails m’importent peu. C’est comme en politique, on ne retient que le résultat. Combien donc ?
Bernard : - Au minimum six... Pour ne pas risquer que je revienne les mains vides, sept serait plus sûr. Quant au supplément, je le considérerai comme... Un signe d’estime.
Bernadette : - D’estime, n’exagérez pas.
Bernard : - Le mot m’a échappé. Que madame m’excuse.

Bernadette lui donne six billets. Bernard attendant toujours, elle lui en donne finalement un septième. Il sort. Elle s’aère avec la liasse de billets. Sourit. La remet dans sa poche et reprend sa coupe.
Claude entre alors qu’elle la porte à ses lèvres.

Claude : - Alors maman, tu te mets au noble breuvage !
Bernadette, d’abord troublée, puis reprenant sa posture : - Ma fille... Sache qu’il est important, en société, de pouvoir commenter. Je reniflais donc les arômes.

Claude fait un bisou à sa mère.

Claude : - Que se passe-t-il ? Papa a été appelé en urgence ?
Bernadette : - Nullement, ma chère fille. Que te fait-il penser ainsi ?
Claude : - Partir avec une bouteille où il ne manque qu’une coupe, ça ne lui ressemble guère.
Bernadette : - Sache que notre cher et fidèle ami Jean-Pierre doit passer. Et je compte le recevoir dignement.
Claude : - Un conseiller général !
Bernadette : - Président du conseil régional. Et sénateur. Sa positive attitude mériterait une plus vaste couverture. Et ma fille... Nous ne savons pas ce que Dieu nous infligera comme épreuve, nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Il nous faudra peut-être nous retrancher dans une région sauvage.
Claude : - N’exagère pas maman ! Dans tous les cas, nous aurons largement les moyens de vivre de nos rentes ici !
Bernadette : - Ma fille... Un souverain ne peut redevenir un simple citoyen. C’est le pouvoir ou l’exil !
Claude : - Mais je ne suis pas la fille de Napoléon !
Bernadette : - Ta remarque est déplacée.
Claude : - Bernard !

Entre Bernard avec une veste et une écharpe lui couvrant une partie du visage.

Claude, éclate de rire : - Maman t’a donné ta journée pour aller au bal masqué !
Bernard : - Mademoiselle m’a demandé ?
Claude : - Une coupe, chevalier masqué ! Pour une fois que je peux boire un peu !
Bernard : - Bien mademoiselle.
Claude : - Je crois que toi tu me caches quelque chose (à sa mère :) naturellement, je ne te demande pas quoi... j’ai retenu tes leçons sur la discrétion.

Bernard sort et revient quasi immédiatement avec une coupe. Il sert Claude.

Bernard, à Bernadette : - Je peux disposer ou dois-je rester pour assurer le service ?
Bernadette : - Nous saurons nous débrouiller sans vous. Allez où le devoir vous appelle.

Bernard sort discrètement.

Bernadette : - Ma fille... Je t’ai déjà dit de ne pas tutoyer les employés.
Claude : - Il me prenait sur ses genoux quand j’avais 10 ans !
Bernadette : - J’ai cru remarquer que tu n’avais plus le même âge ! Ce n’est pas parce que tout fout le camp qu’il faut oublier notre rang... D’ailleurs ton père souhaiterait que tu sois un peu plus matinale... Puisque tu vas bientôt visiter la France profonde...

Claude vide sa coupe et s’en ressert une.

Bernadette : - Ta grand-mère ne m’aurait jamais toléré un tel comportement.
Claude : - Mais le monde a changé maman ! Plus personne ne va acheter ses chaussettes rouges en Italie !
Bernadette : - Peut-être est-ce justement dans les apparences que nous avons failli. Le peuple a besoin d’être ébloui par notre grandeur.


Rideau


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