théâtre politique
jacques chirac S il n en reste qu un ce sera le meilleur nous au théâtre il affronte son ami de 30 ans édouard balladur en 1994

suite de l' Acte 2



(avant : début Acte 2 )


Bernadette : - Vous êtes bien pressé soudain.
Jacques, en sortant : - S’il n’en reste qu’un, vous avez raison, ce sera le meilleur d’entre nous ! Je lui dois quand même un peu d’attention...
Bernadette, soupçonneuse, cherche Bernard du regard.

Bernadette : - Georges, vous pouvez me certifier qu’il s’agit bien d’Antoine ?
Bernard : - Oh madame ! Je reconnaîtrais sa voix entre 10 000.
Bernadette : - Vous sauriez parfaitement la différencier avec celle d’une femme... Une femme en particulier...
Bernard : - Oh madame...
Bernadette : - Soit. J’apprendrai sûrement dans la journée qu’Antoine était en réunion à cet instant précis, et qu’il n’a pas parlé à monsieur le maire depuis hier soir... (en regardant Bernard) Vous serez parfaitement d’accord avec moi, que dans ce cas, je ne pourrais naturellement plus continuer à vous accorder ma confiance.
Bernard : - Oh madame... Après tout ce que j’ai fait pour vous, après tant et tant de bons et loyaux services ! Etre viré à cause d’un imitateur.
Bernadette : - S’il s’agissait d’un imitateur, monsieur le maire serait déjà de retour.
Bernard : - Vous n’avez pas regardé l’émission sur les imitateurs en Belgique. Si je me suis fait avoir par un imitateur, monsieur le maire peut aussi être piégé.
Bernadette : - Ne soyez pas insolent. Nous ne sommes en Belgique ! D’ailleurs je n’ai plus besoin de votre service. Paris en Belgique ! Vous reviendrez quand monsieur le maire aura terminé sa consultation téléphonique. Paris en Belgique, le fou !

Bernard, pour le public, en sortant : - Y’a des gens, c’est à vous dégoûter de leur rendre service.
Bernadette : - Toujours une bonne chose de faite !... Que va-t-il m’inventer cette fois-ci ?


Elle va chercher l’attaché-case qu’avait posé Bernard près de la porte d’entrée. Se rassied. L’ouvre.
Bernadette, souriant : - Ah ce grand Jacques !... (grands yeux émerveillés) Il n’a pas que des défauts... Au moins la petite ne manquera jamais du nécessaire.

Jacques rentre tout guilleret... Il jette un bref coup d’oeil à l’aquarium et sourit.

Jacques : - Alors, ce noble breuvage adoré ? (crie :) Bernard !
Entre Bernard : - Monsieur.
Jacques : - Bin alors, mon ami, où étiez-vous passé ?... Y’a du relâchement dans le service !
Bernard : - Madame m’avait prié de patienter ailleurs.

Jacques observe Bernadette avec toujours la mallette sur elle.

Jacques : - Vous avez compté...
Bernadette : - Compté non... Mais c’est beau... Et tout est à nous ?
Jacques : - Pas un seul intermédiaire... Antoine seul a vu. Donc personne n’a vu !
Bernadette : - Antoine, toute l’honnêteté d’un grand commis de l’état... C’est un homme comme lui qu’il nous faudrait comme majordome...
Jacques : - Encore une bonne nouvelle, chère épouse... Nous allons gagner...
Bernadette : - Vous dîtes ?
Jacques : - Nous allons gagner... La popularité (de l’index il tend une ligne droite partant du bas vers le plus haut qu’il puisse... se dresse même sur la pointe des pieds... et finalement monte sur une chaise... et manque de tomber... Bernard se précipite pour le soutenir).
Jacques : - Ah Bernard, vous avez bien mérité votre Dom Pérignon.
Bernard, voix basse : - Et si vous pouviez en profiter pour placer deux mots à madame, elle veut encore me virer, et cette fois elle semble obstinée.
Jacques : - Ne vous inquiétez pas cher ami, ce ne sont que des mots. Vous êtes de la maison.
Bernadette : - Je suppose que la deuxième partie de votre démonstration, c’est la popularité de votre ancien ami ?
Jacques : - Votre humour... Si la France pouvait en profiter aussi...
Bernadette, semble ravie : - Et quel miracle va opérer cette irrésistible ascension ?
Jacques : - Un livre.
Bernadette : - Vous avez lu les bonnes pages d’un livre à scandale sur le traître ?
Jacques : - Je vais écrire un livre.
Bernadette : - Et qui va vous l’écrire ?
Jacques : - Heu... Hé bien Antoine naturellement.
Bernadette : - Ne plaisantez pas, Jacques, vous ne préparez pas le concours d’entrée à l’ENA.
Jacques : - Antoine et quelques conseillers.
Bernadette : - Conseillers, vous écrivez cela è-r-e à la fin ?
Jacques : - Oh ! Madame !
Bernadette : - Et il racontera quoi ce livre ?
Jacques : - Vous en aurez la primeur... Comme vous devez réaliser votre pèlerinage annuel en Corrèze, nous avons pensé que la date est bien choisie pour une mise au vert, une petite quinzaine de travail, de brainstorming... Et à votre retour, vous lirez ça... Naturellement votre avis sera apprécié...

Bernadette semble soupçonneuse à partir de « mise au vert ».

Bernadette, réfléchit : - Je suppose qu’Antoine sera de votre mise au vert.
Jacques, hésite : - Naturellement.
Bernadette : - Et Jean-Pierre ?
Jacques : - Jean-Pierre ? Quelle idée !... J’ignore ce que vous lui trouvez !
Bernadette : - Il a parfois de très bonnes idées.
Jacques : - Il s’y connaît à virgule et publicité... Allons bon... Je vais rappeler Antoine pour lui demander de l’ajouter à la liste de consultants.

Il sort.
Bernadette s’empresse de prendre le téléphone sous son fauteuil et appuie sur une touche. Quasi immédiatement :

Bernadette : - Antoine, mon ami, monsieur le maire n’arrive pas à vous joindre depuis ce matin.

Bernadette sourit. Bernard est catastrophé.

Bernadette : - Il voulait savoir comment vous alliez depuis hier soir.

Bernadette continue à sourire.

Jacques, rentre : - C’est occupé.
Bernadette : - Je vous passe monsieur le maire, il vient justement d’arriver... Tenez mon ami, Antoine souhaite vous parler.
Jacques : - Vous avez appelé Antoine !
Bernadette : - Par erreur, monsieur le maire... Encore un aléas du progrès technologique... J’ai malencontreusement appuyé sur M3 au lieu de M6... Vous imaginez bien ma surprise d’entendre Antoine chez ma coiffeuse... Tenez, il va s’impatienter... Vous avez tant de choses à lui raconter. (Jacques a un regard « oh la garce ! »)
Jacques, parlant rapidement : - Antoine, donc, pour cette mise au vert, tu peux ajouter Jean-Pierre dans la liste des consultants. Je suis d’accord avec toi, il n’a jamais eu la moindre idée mais il peut être utile pour les participes passés, les subjonctifs et les accords. Enfin, s’il ne peut pas venir, ce ne sera pas grave ! L’important étant qu’il se sente de l’aventure, qu’il puisse dire j’ai participé et nous fasse une bonne publicité du livre dans sa région. Donc tu t’occupes de tout comme convenu, tu nous loues un gîte rural pas trop loin. (Bernadette sourit) Je suppose que tu as déjà travaillé aux grands chapitres, comme je le disais à Bernadette, je n’y aurais jamais pensé sans ton aide.
Jacques, pour le public : - Mais il ne comprend rien cet âne ! Il est même capable de réserver un gîte rural aussitôt que j’aurais raccroché. Comment lui faire comprendre !
Jacques, au téléphone : - Oui, tu prévois déjà un plan marketing à la hauteur de l’événement... Je ne sais pas moi, quelles sont les meilleures émissions pour présenter un livre à la télévision...
Jacques, soulagé, pour le public : - Il a pigé.
Jacques, au téléphone : - Je te rappelle incessamment pour valider l’ensemble du planning... Oui oui... On a tout notre temps... Oui... (Jacques sourit)

Il s’apprête à raccrocher...

Bernadette : - Tu me le passes, s’il te plaît...
Jacques, inquiet : - Bernadette a encore trois mots à te dire... Ah, tu es pressé...
Bernadette, tend le bras et subtilise l’appareil : - Antoine, mon ami, excusez-moi trente secondes... (elle pose la main sur l’appareil et sourit, Jacques est perplexe sur ses intentions)
Jacques : - Servez-nous, Bernard.
Bernadette : - Antoine, nous avons pensé avec monsieur le maire, pour accroître votre popularité auprès des petites gens, votre présence serait appréciée en Corrèze, à mes côtés. Vous y rencontriez la presse locale et le gratin du département...

Jacques, au public : - La garce ! Et petit Antoine va tomber dans le panneau. (imite :) « mais c’est une merveilleuse idée, madame, je n’ai rien de prévu. » Idiot, il a compris que l’histoire du gîte c’est du pipeau mais il n’est pas foutu de comprendre qu’à « madame » il doit répondre « mais je serai avec monsieur le maire »... Ou alors c’est sa manière à lui de me trahir, de jouer les idiots ?

Jacques prend la coupe que Bernard lui présentait depuis quelques instants. Et la vide cul sec.

Bernadette : - Vous êtes un véritable ami Antoine. Monsieur le maire me l’a si souvent répété, vous nommer premier ministre serait le plus beau jour de sa vie.

Jacques se fait resservir une deuxième coupe, la vide cul sec. Puis une troisième (Bernadette l’observe et perd son sourire). Une quatrième.

Bernadette, au public : - Mon Dieu ! Oui, je lui ai montré que je ne suis pas dupe. Mais je ne peux même pas en triompher. Mon Dieu, il n’y a plus que ça qui le tienne debout. Qu’il y aille avec cette secrétaire, qu’elle lui offre le fruit de son noctambulisme, cette névrosée. Une fois qu’il ne lui fait d’enfant, l’honneur est préservé.

Bernadette : - Monsieur le maire vous rappellera. Bonne journée mon ami.

Bernadette raccroche.

Bernadette : - Georges, vous pourriez aussi m’offrir une coupe.

Bernard verse du champagne dans une coupe et la tend à Bernadette.

Jacques : - Allez, trinquons.
Bernadette : - Oui, trinquons à cette magnifique petite valise.

Ils trinquent (Bernadette sourit quand elle trinque avec Bernard).


Rideau



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